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RETRO // LOTFI HAMMADI

RETRO // LOTFI HAMMADI

Quand on parle des personnes qui comptent dans l'histoire du bmx Français, Lotfi Hammadi se pose un peu là. Pourtant ce nom ne parlera sans doute pas à la jeune génération mais cette rubrique va tenter de réparer cette injustice. Personnage attachant, discret et paradoxalement haut en couleur, limite hyper-actif dans le bon sens du terme, il incarnait parfaitement le style de vie dédié au bmx pendant la période creuse du milieu des années 90. Disparu des écrans radars depuis des années,  il était grand temps de chercher à savoir ce qu'il était devenu.  Qui que vous soyez (jeunes, vieux, flatlanders, street rider), croyez-moi vous avez beaucoup à apprendre de ce véritable précurseur. Mesdames messieurs, please welcome Lotfi Hammadi.

Photo : Première video en 1999 vers le FISE.

Itw : Daniel Mini & Thomas Caillard. Intro : Daniel Mini
BB le 28 décembre 2016

Lotfi, vos papiers s’il vous plaît, d’où viens-tu ? Bref, tu connais la routine…

Je m'appelle Lotfi Hammadi 41 ans, né à Oran Algérie, Français depuis 2000, Algérien de naissance ...

Vers quelle année as-tu commencé ? Par quelle discipline et pourquoi le bicross et pas autre chose ?

​J'ai grandi à Paris, j'ai commencé en 84 et puis j'ai croisé les frères Alain et Manu Massabova vers 86 /87 qui habitaient le 19eme, et nous avons formé malgré nous un groupe qui s'appelait les "Mexicos" ... c'était le noyau dur ... Pourquoi le BMX? Parce que j'en ai vu à la télé et ça m'a retourné le cerveau. La force du média visuel... J'étais conquis !!!

Tu faisais d’autres sports avant ?

J'ai jamais fait d'autres sports avec autant de passion que le bmx, un peu de skate et de snowboard l'hiver, mais léger...
 

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Démo dans l’école Louis Armand, Paris XV). Elbow Glibe - 1990.

 

Concernant le bmx tu as touché absolument à tout, as-tu une formation ou es-tu totalement autodidacte ?

En fait j'ai eu mon bac A3 "arts et lettre" à l'époque et j'ai été à la Fac de dessin en dilettante.... Mais tout ce que j'ai appris a été par besoin de réaliser des projets. Devenir graphiste pour faire des magazines et de produire de tee-shirts, devenir cadreur-monteur et "habilleur graphique" par besoin de faire des vidéos. Je pars de l'idée qu'on est capable de tout et puis on teste, on s'y met et on arrive à quelque chose d'un peu bancal mais qui tient. Ce qui fait tout son charme...

Je me rappellerai toujours de Jay Miron aux Worlds de Cologne en 2003 portant si fièrement son tee-shirt « Athletic Fucker ». Il te reste encore du stock ?

Evidement non, ça fait partie d'une époque. Chanceux ceux qui en ont profité ...

Tu as longtemps été à fond en flat avec un très gros niveau, tu as fait partie des Mexicos...bonne expérience ?

Le Flat a été une bonne partie de mon parcours BMX, et j'ai fait partie de ce groupe de bmx flat qu'on appelait : « Mexicos ou Bmxicos, adulés par les uns et détestés par les autres... » pour reprendre cette phrase ridicule. Le practice flat a été très bénéfique pour moi car je pense que ça donne de la force de s'entraîner tout seul sur un parking 4 h par jours 5 jours par semaine (quand c'est possible) en faisant le même tricks. Ça te forge une sorte de caractère et tu acquiers un processus d'apprentissage qui t'est utile dans plein de domaines .... Les Mexicos, c'était mes plus belles années, j'ai tout appris avec ce groupe. Vivre dans la rue, vivre sa passion, faire des démos aux Halles en faisant la quête, se faire courser par de mecs de quartier qui veulent ton vélo, et des millions d'autres choses. Et après ça c'est gâté avec la « structure » Mexicos, l'association, le magazine, les démos officielles et tout le reste... Cela a toujours été de bonnes leçons de vie, de galères professionnelles, tu apprends très bien avec un trop plein d'activités dans tous les sens et des personnages avec des caractères aussi forts.
 

"Les Mexicos, c'était mes plus belles années, j'ai tout appris avec ce groupe."

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Mexicos Posse. De gauche à droite (en passant par le cul de Jimmy Petitet), Manu Massabova, Vincent Jean, Alain Massabova, Alex Jumelin (signe M) et Lotfi crane rasé.

Qu’est-ce qui t’a poussé à lorgner vers l'image, le graff, la vidéo, etc... ?

Le graffiti et les autres activités dites artistiques j'en ai toujours fait en parallèle. Je pense que c'est en moi, ça fait partie de ma personnalité. Je fais un peu de photo en ce moment...

Ça ne m'étonne pas…Justement quels sont les photographes qui t'ont marqué et te marquent actuellement (bmx ou autre) ?

C'est vrai qu'il y a eu beaucoup de photographes intéressants dans le bmx mais les photographes de guerre et certains photographes témoins d'une certaine "misère" sociale m'intéressent plus. Je passe mon temps à regarder des sites sans vraiment savoir qui ils sont, à vrai dire ça ne m'intéresse pas sauf pour retrouver certaines de leurs œuvres. Le sujet est très important, plus important que la technique. J'aime laisser ma conscience s'imprégner de toutes les images que je vois, et laisser faire mon instinct quand je prends des photos. Par contre je ne fais que des portraits, pourquoi? Je ne pourrais pas te le dire, je recherche un peu d'humanité peut-être....

A gauche : Tag Mexicos à Cologne, 1997.
A droite : Graf « Mexicos » avec le team au complet. 1998.

 

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Pourquoi t’es-tu tourné vers le street ?

Le street et le park d'ailleurs. Je suis passé par pas mal de choses. En 2001 j'ai arrêté de faire du flat officiellement à Cologne après un championnat du monde. Je crois que je n'étais plus fait pour les contests, même si je pense que je ne l'ai jamais été. Toujours est-il que c'est l'apprentissage de nouveaux tricks qui m'animait. Je faisais déjà du street dans les années 90 avec un vélo de flat tout pourri.... Un vieux Morales retapé.

Tu as été précurseur et marqué durablement les esprits avec la sortie d'une video 100 % street, je parle de IMPRUDENCE  en 2000. Combien de temps t'a pris ce projet ? A-t-il été rentable? Pourquoi un tel projet?

Nous avons été..."précurseur" puisque nous étions trois (Thomas Caillard et John Petit) à produire IMPRUDENCE. J'imagine qu'on m'attribue ce projet parce que j'ai eu une implication à tous les niveaux. Nous avons mis 3 ans pour la faire. "Rentable" ? Oui nous avions fait 500 copies VHS, qu'on a vendu au 3/4 et j'ai pu me payer une partie de mon permis de conduire...(Rires)... Effectivement au niveau financier ce n'est pas les studios "Warner", mais en terme d'expérience c'est énorme. Quand tu regardes les produits audio-visuels du micro marché du bmx de l'époque, un tel projet pour répondre à un manque était une évidence.
 

"Nous avions fait 500 copies VHS, qu'on a vendu au 3/4,
j'ai pu me payer une partie de mon permis"

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Parution soul 12 en aout-sept 2001. Tiré de IMPRUDENCE

"J'avais la tête en marge de la société française,
j'étais aux USA avec le magazine de l'époque Bicross Magazine"

Ta nationalité, tes origines, ta culture, la France, le bmx, comment as-tu conjugué tout ça?

Je suis né en Algérie, mais avec une culture française, ma mère a été élevée chez les sœurs Trinitaires donc elle a reçu une éducation catholique et donc j'ai été élevé de cette façon. Même si je suis musulman par mon père et que tout le reste de ma famille l'est, ni la religion ni la famille ont eu une influence idéologique ou philosophique sur ma vie. A 10 ans j'avais des idées bien précises sur ce que j'avais envie de faire : du bmx... Et je passais les heures de cours au fond de la classe à dessiner... J'avais la tête en marge de la société française, j'étais aux USA avec le magazine de l'époque Bicross Magazine... Je n'ai jamais ressenti de racisme "directement" en France, c'est en commençant à voyager que les complications ont commencé. J'ai aussi été témoin de choses très déplaisantes envers les gens "des pays du sud"(wikipedia). Ce qui m'a valu quelques désagréments par la suite avec des refus de participation à des contests à cause de ma nationalité et des difficultés pour participer au contest US avant 2000 pour non obtention de visa. Ce n'est pas une question de racisme mais un clivage pays riches/pays pauvres. Mais bon je vis très bien avec même si ça change le parcours ... Tu t’en accommodes. On subit une sorte d'injustice que seuls les gens qui le vivent peuvent comprendre ... chacun a eu ses petits tracas …

C'est vraiment intéressant d'apprendre que tu n'as jamais souffert du racisme en France, et assez rassurant ma foi.

Je n'en ai pas souffert, on ne m'a jamais insulté de sale Arabe mais j'ai toujours entendu cette magnifique phrase "j'aime pas les Arabes mais Lotfi c'est pas pareil"... Du racisme ordinaire, plus insidieux. Mais je te rassure c'est à peu prés partout pareil. Ça doit être une façon humaine de voir les choses...de façon négative.. Ce qui est quand même triste, ce qui est gênant c'est qu'il y ait un déni de racisme. Il existe, il faut juste l'assumer par contre. Je préfère un bon raciste bien franc (là je sais à qui j'ai à faire) que quelqu'un qui a le cul entre deux chaises!!!
 

A gauche : Démo et initiation aux jeunes de quartier, Martinique. 1996
A droite : Les bassins sous la Tour Eiffel, vidés pendant des périodes éphémères. Un vrai bon spot mythique.

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Dans ta présentation tu précises que tu as passé quarantaine…Quel effet ça te fait ? Comment te sens-tu physiquement ?

Physiquement ça va, c'est la récupération qui est dure. Je fais du "Jiu Jitsu Brésilien" maintenant qui est un effort plus intense et plus court, les lendemains sont plus ou moins difficiles. C'est complètement différent et incomparable, mais si j'en avais fait pendant que je faisais du bmx cela m'aurait apporté surtout dans la gestion de ma respiration, la maîtrise de soi. Les échauffements, les étirements comme un vrai sportif, les sports de combat sont de très bons compléments, ça apporte beaucoup et ce ne sont pas seulement des défouloirs pour jeunes décérébrés.
 

Roules-tu toujours ?

En 2010 Thomas Caillard part dans le sud, John Petit aussi. Mes deux comparses de riding avec qui j'apprenais beaucoup et avec qui j'avais un échange particulier de motivation/compétition saine et amicale !! Cette année là j'ai complètement arrêté de rouler. J'ai gardé mon vélo un an dans mon studio avant de la mettre à la cave !

 

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Démo à la Notté pour le premier FISE en 1997. Grosse fête du bmx et début du gros bordel.

Tu avais tenté l'expérience (vers 2008?) d'un site de vidéos (Watch BMX), pourquoi ça s'est arrêté ?

J'avais fait ça avec Olivier Rosset, lui même était sur des projets de sites musicaux, moi sur un projet de livres de typo de graffitis, il manquait le nerf de la guerre, un commercial peut être, on est retourné finir nos activités, et on a lâché le projet ... mais je me suis bien éclaté en vidéo à l'époque en tous cas !

Tu es papa depuis peu, est-ce que ça change quelque chose de ta vision de la vie?

Évidement, tu as une vision plus prévoyante, tu ne penses plus pour deux mais pour trois. Tu ne sais pas quelles vont être ses passions, ses envies, tu voudrais quelles soient identiques aux tiennes, mais ce qui important c'est qu'il ait celles qui le feront vibrer et devenir meilleur en société (vis à vis des autres), même si elles ne te plaisent pas du tout, toujours donner plus d'importance au fond qu'à la forme ( sans la négliger), garder l'essence des choses ... Je l'embrasse fort d'ailleurs au passage ainsi que ma compagne ... 

Pour finir, as-tu un truc à dire, des remerciements (ou autre)?

Des remerciements j'en ai des tonnes!!!!Alors je vais faire un message global histoire de n'oublier personnes. J'envoie pleins d'amours à tous mes proches, familles, amis, riders, artistes, combattants et de tous les pays!!!!!
J'aimerais faire des encouragements à tous les passionnés quelles que soient leurs activités, qu'ils essayent de garder leur passion intacte, ce qui n'est pas évident et de la partager un maximum !!! Je suis à deux doigts de proposer une partouze géante!!!
Bises à tout le monde!!!!

Merci à Alain Massabova pour son aide sur les légendes.

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